Je débarque en retard pour un avis qui sera un peu différent de celui de mes compères plus haut. Je ne vais pas répéter les louanges faits sur le montage et le mixage : c'est nickel, avec le bon sound-design qui va bien. Je ne me prononcerai pas trop sur le jeu d'acteur parce que j'ai un problème personnel : je reconnais trop de voix, et souvent de gens que j'ai déjà rencontrés. Cela peut me poser un peu de soucis dans les prods originales mais l'effet est accentué dans une adaptation d'une œuvre que je connais avec des personnages iconiques : je n'arrive pas à faire le lien entre eux et les voix, je n'entends pas les personnages mais seulement les acteurs. Mais ça c'est mon problème et il est hors de question de te le reprocher, c'est surtout pour dire pourquoi je n'aborderai pas trop ce point. J'ajouterai que je fais partie des rares à ne pas être fan du comics d'Alan Moore. Il contient des scènes marquantes mais je n'aime pas trop le train-fantôme où on attend la fin en serrant les dents.
Si je poste mon avis c'est surtout pour parler de la mise en scène et évoquer ma déception (et mes appréciations !) à son sujet et les moyens qu'on aurait pu avoir pour l'améliorer (attention, spoilers à venir). Ce n'est pas qu'elle soit mauvaise, elle ne dessert pas l'écoute et se montre étudiée et soignée. C'est surtout qu'elle aurait pu être meilleure en adaptant un peu plus à bras le corps le comics quitte à opérer des choix plus radicaux. C'est déjà en partie le cas à certains moments : par exemple le moment où Barbara se fait tirer dessus prend le contre-pied du comics, qui jouait sur la soudaineté de l'attaque, en étirant au contraire l'action pour faire durer l'horreur du tir et le rendre plus frappant. Je préfère le choix d'Alan Moore et Brian Bolland, mais ta version se justifie tout à fait et fait preuve d'un travail aussi bien dans le mixage que dans la réflexion pour retranscrire le passage sans support visuel. Bien joué.
Pour la scène iconique de la naissance du Joker qui rit en sortant de l'usine, tu as là encore pris le parti inverse d'Alan Moore : là où le comics montrait le Joker en pleine page qui hurle sa folie au monde pour un impact fort, tu choisis au contraire de l'isoler de manière misérable, comme un être pathétique qui sombre tout seul au milieu d'un grand décor qui l'écrase avec une ambiance plutôt dépouillée. J'ai été perturbé au début parce que la scène initiale est tellement connue que j'avais du mal à me l'enlever de la tête et que je me disais "Mais pourquoi il baisse le volume comme ça ? Y a Horine qui est à fond dedans et on ne se le prend pas dans la face, ça manque de force et on n'est pas tétanisé !". Mais même le rire d'Horine est cohérent avec ta démarche : le rire jaune dénué de vie, celui d'une mort plutôt que de la naissance d'un mal puissant. C'est donc finalement bien vu et encore une fois il y a un vrai parti-pris d'adaptation, mais cela aurait peut-être pu aller plus loin. La pluie que l'on entend en fond aurait peut-être pu se faire plus présente par exemple pour donner l'impression qu'elle noie le personnage, je ne sais pas, un truc qui fasse que ma première impression soit "Wahou, on voit vraiment qu'il n'a plus rien du tout" plutôt que "Eh mais pourquoi je trouve ça moins bien que le comics ?". C'est sans doute encore perso, j'ai eu du mal à me détacher du comics car tu le suis à la lettre et cela minait mon objectivité, mais je me disais quand même souvent "C'est pas mal, mais ça pourrait être encore mieux". Le genre de truc qu'il est plus facile de se dire une fois quand on entend le résultat final de quelqu'un d'autre que quand on travaille sur sa propre fiction.
Alan Moore a toujours exploité le format du comics dans sa mise en scène avec beaucoup d'inventivité, comme avec le chapitre symétrique de Watchmen ou encore avec les 10 000 trouvailles de Filles Perdues (celui là est NSFW). Dans The Killing Joke il passe du présent aux flashbacks avec des raccords d'images qui se ressemblent (le comédien se tient la tête dans ses bras de désespoir -> Gordon fait pareil), ce qui rend la transition extrêmement fluide tout en donnant l'impression que ce sont ces concordances qui le déconcentrent et le font passer d'une temporalité à l'autre, comme un esprit qui change d'idée à chaque nouvelle image qu'il voit. C'est une utilisation du medium comics pour servir la mise en scène, et je regrette que tu n'ai pas fait de même avec le support audio pour ces flashbacks. On a un swoosh et on passe à un son en mono pour faire vieux. Ce dernier point est bon pour évoquer le passé, mais je suis sûr qu'on aurait pu remplacer la concordance de cases par une concordance de sons pour fluidifier pareillement la transition, un bruitage d'une temporalité faisant le lien avec un bruitage "proche" dans une autre. Par exemple juste après le flashback dans le restaurant on entend une musique foraine, je me demande si elle n'aurait pas pu être entendue dans le restaurant de manière intra-diégétique. On passe au présent sans swoosh, le changement de mixage et de contexte (et de jeu d'Horine peut-être ?) permettrait certainement de raccrocher les wagons et on augmente peut-être le son de cette musique, pour donner l'impression que le Joker l'a lui-même repris pour le symbole. Encore une fois c'est de la pure suggestion perso, mais je trouve qu'il y a moyen d'y gagner aussi bien en fluidité, en force et en sens.
Je t'ai cité une des idées qui me venait mais c'est juste moi qui fantasme un peu le truc là où la mise en scène actuelle passe bien. Par contre il y a un moment où l'adaptation en audio pêche, c'est lors du train fantôme. Déjà tu as repris tel quel le moment où le Joker montre à Gordon les photos de sa famille, sauf qu'en audio on ne les voit pas et on a juste le jeu de Piwil pour mesurer que "ça doit être pénible", sans ressentir soi-même le choc d'être mis face à ça. C'est du hors-champ complet là où la mise en scène et le texte suggèrent au contraire d'accentuer l'horreur, sans forcément partir dans l'extrême inverse de la complaisance. C'est le problème d'avoir repris ce passage illustré en audio sans le repenser, alors qu'on aurait pu remplacer les photos par des enregistrements audios de Barbara qui souffre. Là on n'aurait pas été limité par le format mp3 de l'adaptation et on aurait été bien plus frappé par la scène, sans nécessairement virer à un excès de sordide gratuit (faut juste voir avec Istria ce qu'on lui fait jouer).
De même pour le reste du train fantôme : il n'y a rien qui soit déplacé ou mal fait, mais ça manque d'un truc pour retranscrire le glauque de cet endroit. Quand j'ouvre le comics je vois tout ça, quand j'écoute l'audio je ne le ressens pas pleinement. Ça tient peut-être au rythme, qui ne ferait pas assez durer le malaise avant que Gordon n'entre dans le train ? Au sound-design qui manquerait de détails ragoûtants (des bouts de tôle rouillés, des vieux manèges qui grincent, des flaques d'eau poisseuses) ? Au jeu d'Horine qui fait ici plus le mec qui se marre que le psychopathe à la langue de vipère ? Au mixage qui pourrait rendre l'ambiance sonore plus étouffante ou le Joker plus proche ? Au numéro musical un peu trop agréable à l'oreille pour faire ressentir l'attaque psychologique que subit Gordon ? Je ne sais pas, peut-être que c'est un peu de tout ça ou que ça n'a rien à voir. Le fait est que je me suis senti trop confortablement installé dans des scènes qui aurait dû me chahuter davantage, du moins pas seulement par le texte d'origine.
Je cite beaucoup de "défauts" parce que c'est le contrecoup de l'exercice d'adaptation : je n'évalue pas le script, seulement la mise en scène. Et passer après le travail d'Alan Moore et Brian Bolland rend d'autant plus difficile l'inévitable comparaison. Néanmoins cela demeure une production de grande qualité et réfléchie dont on entend l'investissement
